Tchouang-tseu et la recherche du Tao perdu

— Où se trouve le Tao ? demanda un jour le Maître du Mur de l’Est à Tchouang-tseu.

­­— Partout, répondit Tchouang-tseu.

— Sois plus précis !

— Alors dans une fourmi.

— Plus bas !

— Dans un brin d’herbe.

— Plus bas !

— Dans cette tuile.

— Encore plus bas !

— Dans ma pisse et ma merde !

Comme son interlocuteur restait bouche bée Tchouang-tseu reprit :

— Ce n’est pas avec tes questions que tu pourras en atteindre la substance.

Tchouang-tseu se sert alors d’une de ces métaphores saugrenues dont il a le secret :

— Cette façon de procéder me fait penser, dit-il, à cette réponse

que fit l’employé de l’abattoir à l’inspecteur du marché qui lui demandait comment

il choisissait ses porcs : « plus on descend bas sur le pied plus c’est concluant ! »

À le presser ainsi sur le Tao en lui demandant « plus bas »,

afin de s’assurer que le Tao est bien partout dans les choses, son interlocuteur

ne procède pas autrement qu’un boucher tâtant le pied du cochon

pour vérifier l’épaisseur de sa graisse.

Ce n’est pas ainsi que l’on peut saisir la nature du Tao.

Tout simplement parce que le Tao ne participe pas de l’être et ne peut donc être compris

dans sa totalité, si l’on s’en tient purement et simplement au monde phénoménal.

En d’autres termes le Tao est partout parce qu’il n’est nulle part.

Et Tchouang-tseu d’expliquer :

Ce qui donne forme aux choses n’est pas compris dans les limites des choses.

Car tous les êtres ont des limites, ce sont même elles qui les déterminent comme êtres.

 

Tchouang-tseu / propos intempestifs sur le Tchouang-tseu / Jean levi

_à la recherche

 

 

surprise surprise

L’instant doit nous étonner. Nous devons étonner l’instant, tout autant.

Cette culture de l’émerveillement rend nos préoccupations,

nos pensées, nos désirs, nos manques presque vains.

L’instant qui s’illumine devient, lui, si précieux, si entier, si réel !

Dans le surgissement de l’instant, le je-ne-sais-pas devient une évidence.

Toute l’habileté consiste finalement à s’affranchir

de ses propres limitations, à dépasser les clôtures de son personnage,

pour s’ébattre librement, sans dépendre des caractéristiques,

des positions ou des références.

Apprendre à vivre dans le concret nu.

Cette capacité à se dépasser en soi-même, à se transcender,

je l’appelle liberté.

 

Éric Rommeluere / Les bouddhas naissent dans le feu /Seuil

_surprise

Transformers

Malgré son jeune âge, l’on disait de Sessan être

une incarnation de Bouddha Shakyamuni.

Celui-ci avait soif de connaître la vérité de la vie,

aussi se rendit-il dans les montagnes dans l’intention de trouver un maître.

Un jour, alors qu’il était en pleine montagne,

Sessan entendit une voix dire : « Tout est impermanent.

Tel est le Dharma de la naissance et de la mort. »

En entendant ces paroles, Sessan fut profondément saisi.

« D’où vient cette voix ?  »  se demanda-t-il. Il regarda alentour,

mais ne vit personne. Il entendit à nouveau la voix :

« Tout est impermanent. Tel est le Dharma de la naissance et de la mort. »

Sessan aperçut alors un démon d’allure féroce.

Mas sa soif de connaître la vérité de la vie était tellement forte,

qu’il ne ressentit aucune peur.

S’approchant du démon, le jeune garçon demanda :

«  Il doit y avoir une suite à ce poème. S’il vous plaît, dites-la moi. »

Le démon répondit : «  Cela m’est impossible.

J’ai si faim que je suis incapable de dire un mot de plus. »

Sessan le supplia : » S’il vous plaît ! Je vous en prie. Que mangez-vous ?

J’irai vous le chercher et vous l’apporterai. »

Le démon répondit : « Je mange de la chair humaine fraîche. »

Sessan dit : «  Si vous m’enseignez le reste du poème,

je vous offrirai mon propre corps. » Le démon récita alors :

« Réalise l’état de non-vie, de non-mort, de non-changement.

Vois la vacuité. Alors tu seras en nirvana, à l’aise et paisible. »

En entendant cela, Sessan se coupa les doigts

et avec son sang écrivit le poème sur les arbres et les rochers.

Ensuite il se jeta dans la gueule du démon et, à cet instant,

le démon se transforma et se révéla être le dieu Indra.

<a

href="https://unriendutout.WordPress.com/2016/10/24/transformers/les-ailes/#main » rel= »attachment wp-att-3371″>les ailes du démon

 

la pêche au lamparo

 

« Depuis les temps anciens de nombreux sages

et saints ont vécu au bord de l’eau.

Quand ils sont sur l’eau, ils pêchent non seulement du poisson,

mais aussi des hommes et la voie.

Ils font encore mieux : ils s’attrapent eux-mêmes à l’hameçon.

En pêchant le pêcheur, ils sont le pêcheur pêché, pêché par la voie.

«  C’est ainsi que jadis, le moine Te-Cheng

qui avait fui le monastère du mont Yüeh et s’était réfugié

sur le fleuve attrapa le grand sage Shan-hui.

Ne pêchait-il pas à la fois le poisson, l’homme, l’eau et lui-même ?

Shan-hui en rencontrant Te-cheng devint Te-cheng

et Te-cheng en guidant Shan-hui devint Shan-hui. »

 

Dôgen / shôbôgenzô, 29, « Sûtra des montagnes et des rivières »

_pêcher la voie

courant d’air

Entre la foi et l’incrédulité, un souffle,

entre la certitude et le doute, un souffle.

Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis,

car la vie elle-même est dans le souffle qui passe !

Omar Khayyam / poète soufi du XIIe siècle

mon moulin va trop vite

boum quand mon cœur fait boum

La vie quotidienne est une vie d’action.

Que vous l’aimiez ou non, vous devez fonctionner.

Tout ce que vous faites à votre profit s’accumule,

devient explosif et le jour de l’explosion sème

la dévastation en vous et dans votre monde.

 

Et quand vous vous leurrez, croyant travailler au bien de tous,

cela ne fait que rendre les choses pires

car vous ne devriez pas vous laisser guider par vos opinions

sur ce qui est bon pour les autres.

Un personne qui sait ce qui est bon pour les autres

est un être dangereux.

Sri Nisargadatta Maharaj

boum

culture raisonnée

« Les fleurs fanent même si les hommes les aiment

et la mauvaise herbe pousse même si l’homme ne l’aime pas. »

Dôgen

 

De cette même terre que vous aviez faite était une matière informe,

puisqu’elle n’était ni visible ni formée,

et que les ténèbres étaient répandues sur la face de l’abîme.

C’est donc de cette terre invisible et déserte ;

c’est de cette matière informe ; c’est de ce presque rien

que vous avez fait toutes les choses par lesquelles

ce monde inconstant subsiste et ne subsiste pas.

Et c’est dans ce monde que la mutabilité commence à paraître,

et que l’on y peut remarquer et compter les temps,

parce qu’ils naissent des changements qui arrivent dans les choses,

selon que ces forment qui ont eu pour matière

cette terre invisible dont j’ai parlé, s’altèrent ou se changent en elles.

Saint Augustin

_camélia-

 

 

 

Bonté divine !

« Mendiez auprès des pauvres

et donnez aux riches. »

Kodo Sawaki

PS: « Si vous voulez savoir ce que Dieu

pense de l’argent,

vous n’avez qu’à regarder à qui il en a donné ! »

Dorothy Parker

_regard

passage du témoin

Dans le Suprême apparaît le témoin.

Le témoin crée la personne et

la pense comme séparée de lui.

Quand le témoin voit la personne apparaître

dans la conscience qui

elle-même apparaît dans le témoin,

la réalisation de cette unité fondamentale

est l’œuvre du Suprême.

Il est la puissance derrière le témoin,

la source d’où tout coule.

 

Sri Nisargadatta Maharaj

le Suprême

pas un traître mot

Les  démons d’obstruction et

le Bouddha lui-même n’existent pas.

Il n’y a pas de méditant, pas d’objet à méditer.

Il n’y a pas de signes d’accomplissement.

Pas d’étapes ni de voie à parcourir,

Pas de sagesse ultime, pas de corps de bouddha.

Aussi le Nirvana n’existe-t-il pas.

Tout cela n’est que mots, façons de dire.

Milarepa

 

L’obscurité, c’est le noir de la Torah (les lignes écrites)

et la lumière c’est le blanc de la Torah (ce qui est entre les lignes).

Le Zohar

 

« La musique est l’espace entre les notes ».

Claude Debussy

_Bouddha

regard dans le vide

Dans les temps anciens, il n’y avait ni lunettes pour regarder le ciel ni rayonX.

Rien de tout cela n’existait.

Il fallait donc, par soi-même, s’équiper d’yeux capables de bien voir

sans  l’aide de télescopes ou de microscopes.

Alors un jour, pour la première fois, un œil perçut la réalité dans sa totalité.

Cet œil extraordinairement perçant se vit lui-même aussi bien que les autres.

Il pénétrait le bonheur et aussi le malheur,

et regardant toute chose en ce monde avec son œil prodigieux,

pour la première fois lui apparut un monde où il n’existait absolument rien.

Kôdô Sawaki

_œil perçant

voyage voyage…

On nous a tous envoyés

Avec mission

De conquérir le désert

Pour que le Voyageur

Voilé

Derrière nous

Laisse dans la poussière

des traces

qui n’existent pas,

Il, ou nous,

Finira au ciel

Finiront au ciel

Tous —

C’est sûr —

À moins que je m’trompe

On nous aura tous eu

Et notre temps

C’est la Vie,

La Sanction, la

Mort.

La Récompense

Au vainqueur

Ira.

Le vainqueur est Pas-Soi

 

Jack Kerouac

_au-ciel

 

fautes de frappe

Devant une rose, inexplicable est notre comportement.

Épris de sa beauté, d’un geste émerveillé, nous lui ôtons la vie.

Écrire, c’est renouveler, sur soi ce geste.

Le livre ne serait que le faire-part quotidien de toutes ces morts.

 

Edmond Jabès

_Fautes de frappe

 

du jamais vu

Mieux vaut voir une chose

toujours pour la première fois

que la connaître,

Parce que connaître c’est comme

n’avoir jamais vu pour la première fois,

Et n’avoir jamais vu

pour la première fois

c’est ne savoir que par ouï-dire.

 

Fernando Pessoa

_à première vue

 

 

_ Ça.

Le corps de chair est vide de moi.

L’existence va au gré des jours et des nuits,

sans qu’on puisse en suspendre le cours,

ne serait-ce qu’un instant.

Le visage aux joues roses, où est-il ?

On a beau chercher. Nulle trace de lui.

A la réflexion, on s’aperçoit qu’il y a tant

de choses du passé qui ne sauraient être revécues.

Comme l’éclair, le cœur nu,

sitôt apparu disparaît, sans jamais se figer.

Si le cœur pur est bel et bien vivant,

ce n’est pas à la suite d’un moi qu’on peut le trouver.

Ici même, le cœur s’ouvre sans avant ni après.

Que ce cœur s’éveille et nous rejetons

au loin les jeux du passé,

nous nous mettons à l’écoute de l’inaudible,

nous partons à la connaissance de l’inconnaissable,

sans que rien de cela ne soit notre fait.

Il en est ainsi, sachez-le,

pour la seule et unique raison que nous sommes ça.

 

Dôgen / shôbôgenzô / in-mo

_le cœur s'ouvre

 

Temps mort

Le futur de la mort détermine pour nous l’avenir,

l’avenir dans la mesure où il n’est pas présent.

Il détermine ce qui dans l’avenir tranche sur toute anticipation,

sur toute projection, sur tout élan.

Partir d’une telle notion de l’avenir pour comprendre le temps,

c’est ne jamais plus rencontrer le temps

comme une « image mobile de l’éternité immobile ».

Emanuel Levinas

eternity

 

en tout et pour tout

Tous les êtres circulent les uns dans les autres.

Tout est en un flux perpétuel.

Tout animal est plus ou moins homme.

Tout minéral est plus ou moins plante, toute plante

est plus ou moins animal.

Il n’y a qu’un seul individu c’est le tout.

Naître, vivre et passer c’est changer de forme.

Diderot

le-Tout

sacrée nature !

Un disciple du nom d’Esshin amenait toujours sa vache avec lui

lorsqu’il allait écouter les enseignements de son maître.

Un soir, comme ils rentraient après une lecture sur l’Hoke Kyo (sutra du lotus),

la vache, avec son sabot, écrivit sur le sable du chemin ce tanka :

Ce soir, j’ai entendu que

même les herbes, même les bois,

pouvaient avoir l’esprit du bouddha.

je suis très heureuse

Car j’ai un esprit.

Quelle est la signification de ces lignes ?

La vache pensait que les plantes, les arbres n’avaient pas d’esprit.

Or, elle comprit ce soir-là qu’elle n’était qu’un animal,

mais qu’elle avait un esprit.

« Ainsi, je possède également la nature du Bouddha.

Mon maître m’a donné aujourd’hui un enseignement précieux.

Je peux le comprendre par cet esprit. »

Les arbres, les pierres, les bois, tous les éléments du cosmos entier

possèdent la nature du Bouddha.

 

Taisen Deshimaru / Le bol et le bâton

_sacrée nature

consommation raisonnée et développement durable

Dans son Recueil de la transmission de la lumière, le maître zen Keizan écrivait

à propos de ce moment d’abdication où le corps et l’esprit se dépouillent :

Une fois qu’on a atteint ce lieu, on est comme un panier sans fond ou comme un bol percé.

Quoi qu’on y mette et remette, il ne peut rien contenir, quoi qu’on y verse et reverse,

il ne peut se remplir. Lorsque cet instant survient, on dit que le fond du tonneau a cédé.

Seule l’audace peut nous conduire en ce lieu.

Le calme comme l’absence de calme sont alors délaissés — dépassés.

La méditation zen ne prend sens que sur le fond de cette rupture de toutes les digues intérieures.

Il n’existe aucune méthode qui permette de faire céder le fond du tonneau ;

ni les techniques ni le bâton ne le peuvent.

La seule façon qu’il cède, c’est de se permettre qu’il cède. La clé est là : se permettre.

Nous croyons que des pensées, des images, des malaises nous encombrent.

En réalité, seules les peurs et les confusions nous encombrent vraiment.

Atteindre ce point paraît impossible. Et pourtant, c’est facile : il suffit.

On ressent alors que la méditation n’est pas affaire de calme mais bien de liberté.

Tout devient pur et nu, lumineux et transparent. La lumière originelle irradie de votre squelette.

 

Eric Rommeluère / S’asseoir tout simplement _ Seuil

Tonneau recyclé

 

 

taiseux

Le silence ne cesse de parler.

C’est un courant continuel

qui n’est interrompu que par la parole.

Shri Ramana Maharshi

paroles paroles

 

 

instantané

pas perdus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sans-naissance et le sans-mort, c’est la nature entière

(qui naît et qui meurt) à chaque instant.

La nature entière, c’est la naissance, c’est la mort à chaque instant.

Ainsi l’unité de naissance et de mort peut être observé

chez « l’athlète qui étire ses membres » et

chez « celui qui, la nuit, étend le bras derrière lui, cherchant son oreiller ».

Ils déploient en pleine lumière tous les pouvoirs merveilleux.

C’est l’événement dans sa plénitude.

Entièrement happés par le moment présent, la pensée

qu’il y ait eu d’autres moments présents dans le passé ne nous atteint pas.

Et pourtant, il y en eut bel et bien, et chacun de ces moments

fut un moment où la nature entière disparut dans son apparition.

Que la nature entière ait disparu dans son apparition dans le passé

n’empêche pas que la nature entière disparaisse

dans son apparition maintenant.

C’est ainsi que chaque instant est toujours le premier.

 

Dôgen / Shôbôgenzô, zenki /fascicule vingt-deuxième         

 

Mister Natural

Les médias sont vraiment devenus comme les camisoles chimiques pour les fous.
Ils vont bientôt réussir à nous faire abandonner notre nature même,
comme ces animaux sauvages qu’on arrive aujourd’hui à apprivoiser en maîtrisant
leur instinct carnassier.
On nous met au cirque, nous aussi. Il y a de plus en plus d’apprivoisé et de moins en moins de sauvages.

Dans le vrai voyage, dans la rencontre avec l’autre, là on rejoint au contraire des choses
qui n’ont pas d’âge, qui sont essentielles, et qui sont plus proches de la religion comme je l’entends moi,
c’est-à-dire débarrassée de toute politique.

Parce que je crois vraiment que, contrairement à la foi et à l’innocence, la politique et ses médias
sont des machines impitoyables à créer des conflits ou de l’indifférence.
On joue les gens les uns contre les autres, ou on les rend indifférents.

Et l’indifférence pour moi, c’est la pire des choses.

C’est le manque de vie, le manque de culture, le manque de tout.

C’est même pas le mépris, avec le mépris au moins il reste un élan.

Rendre quelqu’un indifférent c’est le rendre inculte, le mettre en dépression, c’est tuer l’individu.
L’empêcher de rencontrer, de reconnaître l’autre.

Même la différence… cette idée de différence, je ne la trouve pas intéressante.

Cette différence qu’on nous vante tant, c’est encore une chose politique.

 

Gérard Depardieu / Innocent /cherche midi

Mister

 

sujet + complément d’objet direct (ou indirect)

Tout le monde objectif est et demeure représentation,

et, pour cette raison, est absolument et éternellement conditionné

par le sujet ; en d’autres termes, l’univers a une idéalité transcendantale.

Il n’en résulte pas qu’il soit illusion ou mensonge ;

il se donne pour ce qu’il est, pour une représentation, ou plutôt

une suite de représentations dont le lien commun

est le principe de causalité.

Ainsi envisagé, le monde est intelligible à un entendement sain,

et cela dans son sens le plus profond ;

il lui parle un langage qui se laisse entièrement comprendre.

 

Arthur Schopenhauer

a priori

 

Star Trek

Toutes nos idées nous restreignent et nous enchaînent ;

lorsque nous les abandonnons, nous nous émerveillons de découvrir

qu’il n’existe aucune limitation intrinsèque.

Nous disons que, d’une façon ou d’une autre, nous sommes limités,

et qu’il nous est, par exemple, impossible de voler,

mais là encore il ne s’agit que d’une notion, rien de plus.

Si je peux voir la vie en tant que Corps de l’Unité,

si je peux voir que tout est un, je peux bien sûr voler, je peux tout faire,

parce que je suis tout et que je suis entrain de tout faire

— à l’instant présent ! Je suis en train de voler,

je tourne autour de la terre, je tourne autour de Mars et je crée des étoiles.

Lorsque je dis que je ne peux pas voler,

je déclare uniquement que mon concept de « je » ne peut pas voler,

parce que mon idée de « moi » est un soi limité et restreint

qui ne perçoit pas son unité avec l’aigle.

En tant qu’être illimité et incommensurable, je peux, de toute évidence voler.

 

Bernie Glassman / Le cercle infini / Méditations sur le sûtra du cœur

S-F

 

Pur Rien

Désormais, la vérité recherchée, celle qui rassurerait enfin,

s’évanouit à mesure qu’on la cherche,

comme l’air qu’un poing en se serrant ne peut jamais saisir.

Non seulement la vérité s’évide, mais tout ce qui surgit à la conscience,

ce que je suis, ce que vous êtes,

notre corps et nos pensées sont « vides ».

Le vide, thème omniprésent dans les Écritures de la Grandeur,

n’est pas un nouveau concept,

il dit une impossible objectivation : rien ne peut être découvert

par-delà le miroitement des apparences.

Le vide est une explication : plus on décompose les choses,

plus elles se réduisent à rien, comme un oignon

dont on enlève les pelures.

Le vide est une proposition : à quoi bon tenter

de saisir ce qui ne peut l’être ?

Objectif et objectivation vont de pair ; l’un et l’autre, la Grandeur les défait.

 

Éric Rommeluère / S’asseoir tout simplement /Seuil

_Pur Rien

 

 

 

 

 

 

 

sur le fil

« L’impensé est quotidiennement dépassé ;

ce qui renforce, s’il se peut, ma conviction qu’il n’y a pas de pause pour la pensée.

« Pareil à la mort qui est avant et après la vie,

l’impensé ne serait, ainsi, que la mesure invérifiable d’une pensée

constamment mise à l’épreuve par son insuccès », écrivait-il.

Et il ajoutait : « A qui prétendrait que l’on ne saurait dépasser l’impensable,

précisément parce qu’il nous prive de toute pensée,

je répondrais que, pour le penseur grisé de dépassement,

l’impensé réside dans cette image effilochée du vide,

révélée par le nœud tranché d’une corde qu’un nœud nouveau est sur le point de remplacer. »

Et il concluait : «  La vie de la pensée est une suite

de misérables nœuds sacrifiés à sa pérennité. »

N’avait-il pas écrit : «  Ce qui est pensé et ce qui est à penser ne sont

que le même fil dont l’impensé a réuni les brins.

Nous serrons nos nœuds autour d’une absence de pensée

qui enregistre leur degré de résistance » ?

 

Edmond Jabès

 

au fil

 

 

_ sous nos pieds

Depuis ma naissance,

Je suis un être vivant dans un domaine égaré.

Sottises et égarements sont profonds en moi,

Je ne comprends donc pas que je suis égaré.

Même si je ne parviens pas à l’Éveil,

Si la Voie existait,

Le fruit du bouddhisme serait réalisé

Tout naturellement et sur place.

 

Ikkyû

_ici

 

le champ des contraires

 

“ C’est une croyance générale de penser

que la naissance et la mort alternent,

que l’hiver et l’été se succèdent perpétuellement,

et que toutes les choses s’écoulent comme un courant.

Mais à mon avis, tel n’est point le cas…

La tempête qui fait rage et déracine les montagnes

est toujours en repos,

les rivières qui se précipitent vers la mer

ne s’écoulent pas,

les forces qui circulent dans toutes les directions

sont immobiles,

le soleil et la lune, décrivant leur orbite ne tournent pas“,

 

Sengzhao ( 384-414 )

_le champ

 

 

 

 

à première vue

Si on a des lunettes colorées,

lunettes de moine,

lunettes de philosophe,

d’homme, de femme,

lunettes politiques,

de communiste, de capitaliste,

si on cherche une vérité fixe,

on échoue tout le temps.

 

Etienne Zeisler

TCHIN-TCHIN

seul le vent nous écoute

L’activité est mouvement incessant,

moment après moment.

On ne s’en rend pas compte,

mais l’esprit observe toujours

l’activité au moment même de l’activité.

Quand vous observez l’activité,

elle est immédiatement

forme ou expérience.

Mais au cœur même de l’activité,

il n’y a pas de forme.

Tout ce que vous avez à faire est d’être là.

C’est l’unité.

 

Dainin Katagiri

là

 

zanshin*

Lorsque vous partez pour le voyage

dans le domaine de la mort,

vous abandonnez femme, enfants et argent.

Lorsque vous partez pour ce voyage,

vous n’entendez rien, vous ne voyez rien.

Vous franchirez la porte sans savoir où aller

et vous cheminerez sur une route noire,

dans l’obscurité.

À ce moment-là, vous regretterez infiniment.

Hakuin

 

*zanshin: continuation. En kyudo, le tir ne s’arrête pas au lâcher de la flèche, il se termine avec le « zanshin ».

Zanshin signifie soit « le corps restant« , soit « l’esprit restant« .

« Hanare o yumi ni

Shirasenu zo yoki. »

L’arc ne doit jamais savoir

Lorsque la flèche va partir.

HANARE

 

Aug 6-9, 1945

Nous avons tous le fantasme de faire les choses d’une façon prétendument juste :

qu’est-ce que cela veut dire ?

Rien de tel n’existe en réalité ! Dans la pratique du zen, on ne peut parler d’action juste

qu’après avoir réalisé et intégré le Corps de l’Unité

(en réalité, il n’y a pas d’« après » : réalisation et intégration continuent

sans fin ni commencement).

Quel que soit le « problème » auquel nous sommes confrontés,

la pratique nous aide à éliminer ce qui le sépare de nous-mêmes ;

elle nous permet de « devenir » le problème.

Cela ne veut pas dire que nous allons, comme par magie, toujours faire ce qu’il faut,

mais que notre fonctionnement ne dépend plus de notre conceptualisation,

il est devenu plus libre. Avec une telle liberté de fonctionnement,

il y a plus de chances que nous répondions aux événements de façon appropriée.

Sans séparation, nous sentons qu’il n’y a pas non plus de choix :

étant la situation, on répond, et cette réponse, c’est d’être la situation elle-même.

 

Bernie Glassman / le cercle infini / méditations sur le Sûtra du Cœur

 

Hiroshima

Langage des signes

Le terme sanskrit « mudrâ » est général tandis que le mot japonais « in », dans le sens de sceau

ou de signe symbolique, se réfère principalement au rite.

Selon Eitel*, les mudrâs sont un système de gestes magiques consistant à tordre les doigts

de manière à imiter les caractères sanskrits anciens.

Cela est absolument vrai car certaines lettres sanskrites avec bija** sont censées

posséder un réel pouvoir inhérent à leur forme.

En imitant ces lettres avec les doigts, le moine s’identifie avec l’idée sous-jacente

que la lettre exprime, et l’onde de forme émanant du geste matérialise le pouvoir de la lettre.

Dans les temps anciens certaines postures de hatha yoga

avaient une signification similaire et les contorsions s’assimilaient à des lettres sacrées. /… /

 

Pour que la main acquière le pouvoir qui est le sien,

il lui faut apprendre à donner et non plus à recevoir.

Cette main, comme le dit un Tibétain contemporain éminent, doit être chargée d’offrandes,

elle doit être ouverte pour montrer qu’il n’existe en elle aucune avidité, aucune haine.

Le poing fermé sur lui-même doit s’ouvrir pour qu’enfin la paume soit inondée de lumière,

laquelle, sous forme de rayons, se répandra sur la souffrance des hommes.

Cela doit être réalisé par tous ceux dont le vœu est de devenir Bodhisattva. /… /

 

On trouve également dans l’Ancien Testament des épisodes démontrant

la puissance autant du verbe que du geste.

Nous ne prendrons qu’un seul exemple parmi beaucoup d’autres :

« Pendant la bataille contre les Amalécites, Moïse leva les mains vers le ciel. »

Lorsque la fatigue s’empara de lui, Aaron lui soutint les mains jusqu’à ce que l’ennemi fut repoussé.

Bien sûr, il s’agit ici des deux mains, et l’important, dans cet épisode,

est la puissance qui émane des mains. Comparons-le à cet extrait de la vie du Seigneur Bouddha :

« Le malveillant Devadatha espérait depuis longtemps blesser le Bouddha et

pour ce faire il chercha à saouler un éléphant.

Un jour sa tentative réussit et l’éléphant ivre s’élança de toutes ses forces sur le Bouddha.

Au moment où il s’apprêtait à le renverser, Çakyamuni leva le bras droit et,

serrant les doigts les uns contre les autres, il dirigea la paume de sa main vers l’animal qui,

subjugué par le geste, s’arrêta net dans sa course. »

 

 

Michel Coquet / Le bouddhisme ésotérique Japonais

*EJ Eitel /dictionnaire de sanskrit-chinois 

**phonèmes monosyllabiques avec une prononciation spécifique considérés comme des « vibrations » de la conscience primordiale créatrice. Om est le bija le plus connu.

langue des signes

Ohé, ohé, matelot !…

Il n’y a pas un seul ­­­instant,

il n’y a pas une seule chose qui soient séparés de la vie.

Il n’y a pas un seul phénomène,

il n’y a pas une seule pensée qui soient séparés de la vie.

Venir à la vie, c’est, peut-on dire, comme monter sur un bateau.

Sitôt à bord, nous hissons la voile, nous manœuvrons la barre.

Bien que ce soit nous qui le fassions avancer à l’aide de la perche,

c’est bien le bateau qui nous porte et nous transporte ;

sans le bateau nous ne sommes pas.

En montant à bord, nous faisons du bateau un bateau à part entière.

Étudiez cet instant avec application.

Cet instant est celui où le monde entier

et le bateau sont un seul et même monde.

Tout­—le ciel, l’eau, le rivage et le bateau—est un seul et même moment.

Qu’il puisse y avoir de tels moments sans le bateau,

c’est une autre histoire.

Ainsi peut-on dire que la vie, c’est la vie en nous, que nous,

c’est nous dans la vie.

L’instant de notre montée à bord est celui de l’ouverture

de la nature entièr­e—notre corps et notre cœur, notre for intérieur,

tout ce qui nous entoure, la terre immense et le grand ciel vide.

La vie, c’est nous, nous, c’est la vie, c’est du pareil au même.

Dôgen / shôbôgenzô zenki

BOOM

 

 

 

 

 

shin shin

La notion de shen (shin, en japonais), souvent traduite par âme,

esprit, force mystérieuse, est l’une des plus importantes de la pensée est-asiatique.

Nul n’a mieux défini le shen que Romain Graziani, dans son article intitulé

Quand l’esprit demeure tout seul :

“ Il (le shen) est le régime de perception et d’action optimal d’une personne.

Le shen est ce que l’on devient lorsqu’on a cessé de se constituer comme un individu déterminé.

Il substitue à l’illusion d’un moi stable un ensemble de puissances

en qui prend corps l’expérience originaire de l’animation.

Mais il est aussi une forme d’activité où rien d’inerte ne fait barrage, l’intelligence spontanée

des processus naturels “.

 

Charles Vacher/ Dôgen, shôbôgenzô zenki

_plénitude