Ohé, ohé, matelot !…

Il n’y a pas un seul ­­­instant,

il n’y a pas une seule chose qui soient séparés de la vie.

Il n’y a pas un seul phénomène,

il n’y a pas une seule pensée qui soient séparés de la vie.

Venir à la vie, c’est, peut-on dire, comme monter sur un bateau.

Sitôt à bord, nous hissons la voile, nous manœuvrons la barre.

Bien que ce soit nous qui le fassions avancer à l’aide de la perche,

c’est bien le bateau qui nous porte et nous transporte ;

sans le bateau nous ne sommes pas.

En montant à bord, nous faisons du bateau un bateau à part entière.

Étudiez cet instant avec application.

Cet instant est celui où le monde entier

et le bateau sont un seul et même monde.

Tout­—le ciel, l’eau, le rivage et le bateau—est un seul et même moment.

Qu’il puisse y avoir de tels moments sans le bateau,

c’est une autre histoire.

Ainsi peut-on dire que la vie, c’est la vie en nous, que nous,

c’est nous dans la vie.

L’instant de notre montée à bord est celui de l’ouverture

de la nature entièr­e—notre corps et notre cœur, notre for intérieur,

tout ce qui nous entoure, la terre immense et le grand ciel vide.

La vie, c’est nous, nous, c’est la vie, c’est du pareil au même.

Dôgen / shôbôgenzô zenki

BOOM

 

 

 

 

 

shin shin

La notion de shen (shin, en japonais), souvent traduite par âme,

esprit, force mystérieuse, est l’une des plus importantes de la pensée est-asiatique.

Nul n’a mieux défini le shen que Romain Graziani, dans son article intitulé

Quand l’esprit demeure tout seul :

“ Il (le shen) est le régime de perception et d’action optimal d’une personne.

Le shen est ce que l’on devient lorsqu’on a cessé de se constituer comme un individu déterminé.

Il substitue à l’illusion d’un moi stable un ensemble de puissances

en qui prend corps l’expérience originaire de l’animation.

Mais il est aussi une forme d’activité où rien d’inerte ne fait barrage, l’intelligence spontanée

des processus naturels “.

 

Charles Vacher/ Dôgen, shôbôgenzô zenki

_plénitude

appeler un chat un chat

Dans le Soûtra du Diamant ; en sanskrit le Vajracchedikâ-prajnâpârâmitâ Sûtra,

le Bouddha dit : « De ces réalités du Bouddha qu’on appelle réalités du Bouddha,

le thatagata* a dit qu’elles ne sont pas des réalités du Bouddha et c’est bien pourquoi

on les appelle réalités du Bouddha. » Cette phrase peut prêter à rire ou paraître bizarre.

Moi, elle m’a vraiment aidé. C’est même elle qui m’aide le plus à accepter,

ou plutôt à accueillir mon handicap—parce qu’il n’y a rien à accepter.

Accepter, cela implique un moi qui accepte. Or le moi n’a rien à faire dans l’histoire.

J’ai compris un jour que le moi est programmé pour refuser. Il s’agit donc davantage

de « laisser être » que d’accepter. Accepter, c’est encore du travail pour le moi.

« Il faut accepter » : cet impératif lui demande du travail.

La phrase du Soûtra du Diamant que je citais revient sans cesse dans les paroles

du Bouddha, et pourrait être résumé ainsi : Le Bouddha n’est pas le Bouddha,

c’est pourquoi je l’appelle le Bouddha.» C’est un exercice de non-fixation.

Je n’ai pas perçu la radicalité de cette phrase avant de l’avoir appliquée à ce qui m’est

le plus cher dans la vie : «  Ma femme n’est pas ma femme, c’est pourquoi je l’appelle ma femme. »

Ma femme n’est effectivement pas ce que je crois qu’elle est.

Si je dis : « Ma femme c’est ça », je la fige, je l’enferme dans des étiquettes,

et je la tue, pour ainsi dire. « Ma femme n’est pas ma femme,

c’est pourquoi je l’appelle ma femme » : c’est seulement à partir du moment où je sais

que les étiquettes enferment les choses et les gens—et que cela les tue—,

que je peux en faire usage.

C’est seulement quand je sais que les mots ne sont que des étiquettes que je peux

appeler un chat un chat.

 

Alexandre Jollien /Petit traité de l’abandon

*Littéralement le thatagata est « celui qui s’en est allé « , c’est-à-dire qui a quitté le monde de la manifestation pour atteindre la libération totale. Terme par lequel se désignait le Bouddha.

chatquirit