Tchouang-tseu et la recherche du Tao perdu

— Où se trouve le Tao ? demanda un jour le Maître du Mur de l’Est à Tchouang-tseu.

­­— Partout, répondit Tchouang-tseu.

— Sois plus précis !

— Alors dans une fourmi.

— Plus bas !

— Dans un brin d’herbe.

— Plus bas !

— Dans cette tuile.

— Encore plus bas !

— Dans ma pisse et ma merde !

Comme son interlocuteur restait bouche bée Tchouang-tseu reprit :

— Ce n’est pas avec tes questions que tu pourras en atteindre la substance.

Tchouang-tseu se sert alors d’une de ces métaphores saugrenues dont il a le secret :

— Cette façon de procéder me fait penser, dit-il, à cette réponse

que fit l’employé de l’abattoir à l’inspecteur du marché qui lui demandait comment

il choisissait ses porcs : « plus on descend bas sur le pied plus c’est concluant ! »

À le presser ainsi sur le Tao en lui demandant « plus bas »,

afin de s’assurer que le Tao est bien partout dans les choses, son interlocuteur

ne procède pas autrement qu’un boucher tâtant le pied du cochon

pour vérifier l’épaisseur de sa graisse.

Ce n’est pas ainsi que l’on peut saisir la nature du Tao.

Tout simplement parce que le Tao ne participe pas de l’être et ne peut donc être compris

dans sa totalité, si l’on s’en tient purement et simplement au monde phénoménal.

En d’autres termes le Tao est partout parce qu’il n’est nulle part.

Et Tchouang-tseu d’expliquer :

Ce qui donne forme aux choses n’est pas compris dans les limites des choses.

Car tous les êtres ont des limites, ce sont même elles qui les déterminent comme êtres.

 

Tchouang-tseu / propos intempestifs sur le Tchouang-tseu / Jean levi

_à la recherche

 

 

surprise surprise

L’instant doit nous étonner. Nous devons étonner l’instant, tout autant.

Cette culture de l’émerveillement rend nos préoccupations,

nos pensées, nos désirs, nos manques presque vains.

L’instant qui s’illumine devient, lui, si précieux, si entier, si réel !

Dans le surgissement de l’instant, le je-ne-sais-pas devient une évidence.

Toute l’habileté consiste finalement à s’affranchir

de ses propres limitations, à dépasser les clôtures de son personnage,

pour s’ébattre librement, sans dépendre des caractéristiques,

des positions ou des références.

Apprendre à vivre dans le concret nu.

Cette capacité à se dépasser en soi-même, à se transcender,

je l’appelle liberté.

 

Éric Rommeluere / Les bouddhas naissent dans le feu /Seuil

_surprise