Top chef

La fonction de chef ou de responsable,

quel que soit le domaine de l’activité, y compris celle de cuisinier

requiert trois qualités : joie de vivre, bienveillance et grandeur d’esprit.

 

Joie de vivre signifie que vous êtes heureux d’accomplir votre tâche.

Songez que si vous étiez né dans le Royaume des Dieux,

vous seriez accaparé par tant de divertissements et de plaisir

que vous n’auriez ni le temps ni l’occasion de susciter en vous

l’esprit d’éveil et encore moins de pratiquer.

 

La bienveillance est le sentiment d’un père ou d’une mère pour son enfant.

Que les parents soient pauvres et même dans la misère,

leur tendresse est aussi grande et leurs soins sont aussi attentifs.

Comment expliquer ce sentiment ?

Celui qui n’a pas d’enfant ne peut le comprendre,

il faut être parent soi-même pour le ressentir.

Un père ne considère pas son fils en termes de perte ou de profit,

il pense avant tout à bien l’élever.

 

La grandeur d’esprit, c’est grand comme une montagne, vaste comme l’océan.

C’est un esprit sans idées reçues ou partisanes.

Il ne se réjouit pas quand il n’a qu’une once à porter

et ne s’afflige pas de soulever trente livres.

Même s’il entend l’appel du printemps, il ne va pas sauter de joie

dans la rosée et s’il contemple les couleurs de l’automne,

il ne verse pas de pleurs mélancoliques.

 

Dôgen / Tenzo Kyôkun

 

peurs, mensonges et traditions

Il y avait autrefois un temple, et dans ce temple il y avait une chatte, une chatte de trois couleurs. Comme chacun sait seules les chattes peuvent avoir trois couleurs, pas les chats.

Et cette chatte à chaque zazen venait s’installer dans le dojo en ronronnant contre les genoux des moines.

Alors le maître pensa que ça ne pouvait pas continuer et dit à son premier assistant : «  Tu me règles ce problème de la chatte qui vient déranger les moines pendant zazen ». Celui-ci qui était un vrai bouddhiste pensa qu’il ne pouvait bien sûr pas tuer la chatte. Il demanda donc à un moinillon, un novice, d’attacher la chatte au début du zazen et de la détacher à la fin de la session. Ainsi fut fait. Le moinillon, tout fier de sa responsabilité et de sa pratique — son supérieur lui ayant dit : « C’est ta pratique, donc fait attention »— attachait la chatte à l’entrée du dojo au début de chaque zazen.

Et le temps passa. Et puis un jour, le moinillon un peu avant zazen chercha la chatte et ne la trouva pas. Très inquiet évidemment pour ce qui allait lui arriver, il pensa : « Pourvu que personne ne s’en aperçoive pendant ce zazen, après je verrai ; si je ne trouve pas la chatte, il faudra que j’en trouve une autre à peu près pareille. » A la fin du zazen , le moinillon sortit très vite, mais toujours pas de chatte. Il chercha donc une chatte qui puisse passer pour la chatte du temple, et comme elle avait fait pas mal de petits au cours de son existence, il n’eut pas de mal à trouver. Il ramena la chatte au temple, la cajola, et la nourrit très bien pour qu’elle reste.

De nouveau les semaines et les mois passèrent, le moinillon monta en grade et il transmit sa charge à un jeune novice, qui fier de son rôle continua donc d’attacher la chatte à l’entrée du dojo pendant les séances de zazen.

Et puis les années passèrent. Le maître vieillissait, un peu surpris de voir que la chatte, elle, ne vieillissait pas. Il déclara : « Voyez l’influence du zazen, même la chatte qui est attachée à l’entrée du dojo à chaque zazen en profite puisqu’elle a maintenant un âge canonique, et qu’elle est en peine forme, comme moi ». Ça ne pouvait que motiver davantage les moines pour pratiquer.

Le maître un jour mourut. Après sa mort, ses successeurs continuèrent son enseignement et aucun n’allait se permettre de dire : «  Bon, on vire la chatte, elle ne sert à rien et elle embête tout le monde », les autres responsables auraient aussitôt profité de sa proposition de changer les habitudes du temple pour le critiquer — et éventuellement éliminer un concurrent. Donc on continua. Le moinillon en charge de la chatte et qui l’aimait bien, se dît : « On pourrait quand même lui mettre un coussin, pendant zazen elle serait mieux «. Il trouva un vieux coussin de mokugyo*, de trois couleurs comme la chatte, doré, rouge et vert. Après un certain temps, les responsables, réunis en comité, dirent : « on ne peut pas laisser la chatte sur ce vieux coussin dégueulasse à l’entrée du dojo, on va lui mettre un coussin neuf ». Et ils choisirent un beau coussin doré, rouge et vert de peur d’être accusés d’un manque de respect envers la tradition.

Plus tard on pensa que la vieille gamelle pour nourrir la chatte ne faisait pas sérieux et pour donner une allure de vrai dojo il fallait un bol laqué pour mettre la nourriture de la chatte.Par la suite, il s’établit aussi des règles sur la façon juste d’attacher la chatte dans un vrai temple.

Vint le moment ou les responsables du temple principal s’en furent dans d’autres temples plus petits. Le premier qui s’en fût se dît qu’il fallait faire la même chose dans son temple que dans le temple principal. Il trouva donc une chatte de trois couleurs et l’installa selon les règles.

Ainsi de temple en temple et de siècle en siècle les maîtres transmirent la vraie tradition du rite d’attacher une chatte de trois couleurs pendant chaque zazen.

Longtemps après de doctes érudits étudièrent profondément cette tradition et l’on dénombre actuellement plus de cent trente et un traités sur le symbolisme de cet acte capital qui a changé l’évolution de la pratique, et le premier maître qui fit attacher la chatte pendant le zazen est devenu très célèbre (Bien que son identité ne soit tout à fait certaine).

 André Lemort / La double méprise

*mokugyo: instrument de percussion en bois utiliser dans les rituels