les Riens du Tout*

À proprement parler, les bouddhistes n’ont pas d’enseignement.

Nous n’avons ni Dieu ni divinités. Nous n’avons rien.

Ce que nous avons c’est justement ce rien, voilà tout.

Alors, comment les bouddhistes peuvent-ils être religieux ?

Quel genre de sérénité est la nôtre ? On peut se le demander.

La réponse ne réside pas dans une conception spéciale de Dieu ou de la divinité,

mais plutôt dans la compréhension de la réalité qui est devant nous.

Où sommes-nous ? Que faisons-nous ? Qui est-il ? Qui est-elle ?

Lorsqu’on observe ainsi les choses, on n’a pas besoin

d’un enseignement spécial sur Dieu, vu que tout est Dieu pour nous.

Instant après instant, nous avons Dieu en face de nous.

Et chacun d’entre nous est également Dieu ou Bouddha.

Aussi n’avons-nous besoin d’aucune idée spéciale de Dieu.

 

Shunryu Suzuki

*  voir photo et texte sur ce sujet dans « à propos »

_kesa du vide

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La mécanique des humeurs

Si vous voulez comprendre le bouddhisme, il vous faut oublier toutes vos idées préconçues. Pour commencer, vous devez renoncer à l’idée de substance ou d’existence. La conception habituelle de la vie s’enracine fermement dans l’idée d’existence. Pour la plupart des gens, tout existe ; ils pensent que tout ce qu’ils voient  et que tout ce qu’ils entendent existe. Évidemment, l’oiseau que nous voyons et que nous entendons existe. Il existe, mais ce que j’entends par là n’est peut-être pas exactement ce que vous entendez. La conception bouddhiste de la vie comprend simultanément l’existence et la non-existence . L’oiseau existe et en même temps n’existe pas. Nous disons qu’une conception de la vie fondée sur l’existence seule n’est pas l’existence véritable. Si vous prenez les choses trop au sérieux, comme si elles existaient de façon substantielle ou permanente, vous n’êtes pas dans la véritable existence. La plupart des gens ne sont pas, sans doute, dans l’existence véritable.

Shunryu Suzuki

Tous les mouvements de notre sensibilité, si agréables qu’ils soient, sont toujours des interruptions d’un état dont j’ignore en quoi il consiste, mais qui est la vie la plus intime de cette sensibilité. Ce ne sont  pas seulement les soucis les plus graves qui nous distraient de nous-mêmes : les petites contrariétés viennent aussi troubler une quiétude à laquelle nous aspirons tous sans le savoir.

C’est ainsi que nous vivons presque toujours à l’extérieur de nous, et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle. Et pourtant nous tendons vers nous-mêmes comme vers un centre autour duquel nous décrivons, telles les planètes, des ellipses absurdes et lointaines.

Fernando Pessoa

_l'oiseau mécanique

Au fil du temps…

Le vêtement en lambeaux de Saint François

et la toge des anciens Grecs,

unis ensemble et teints

d’une couleur mêlée…

de brume, de pluie et de rosée.

Il a traversé tous les temps,

il est passé de main en main,

il a maintenu intacte

l’authentique félicité de la Source.

De nouveau, il est neuf, toujours renouvelé.

Lorella Ryuko / le kesa

_le kesa de l'araignée

fil conducteur

Le mot “sûtra* “ possède plusieurs significations. Nous avons le mot “suture“ qui désigne l’opération consistant à joindre ou coudre deux parties, divisées à la suite d’un accident, en une seule.

“Sûtra“ désigne aussi la chaîne, les fils qui passent à travers l’ouvrage dans son entier, les fils principaux qui tissent toutes choses. Les fils qui passent à travers tout “sont“ toutes choses.

Ainsi l’avion que nous entendons passer au loin est le sûtra, inspiration et expiration sont le sûtra : tous les discours de ce Corps de l’Unité sont le sûtra.

Bernie Glassman / Le Cercle Infini / méditations sur le sûtra du Cœur

Sutra * :  skrt. Littér : « fil conducteur » / pâli. Sutta, jap. Kyô :  sermons du Bouddha

filaire

Interflora

Jadis, quand le Vénéré séjournait au Pic des Vautours, il cueillit une fleur et la montra devant l’assemblée. Nul ne dit mot, mais le vénérable Mahâkâshyapa sourit. Le Vénéré dit alors : «  J’ai dans la main la doctrine de la Vraie Loi qui est sans naissance et mort, véritable forme du sans-forme , et grand mystère. Elle s’exprime au-delà des mots et des lettres, en dehors des Ecritures. Je la transmets à Mahâkâshyapa. »

Mahâkâshyapa était un mendiant pur et parfait. Il n’habitait pas parmi les hommes, mais là où s’élevaient les tertres funéraires. Il ne recevait pas l’aumône de l’habit, mais il ramassait des chiffons jetés dans les cimetières et les raccordant, il les portait (kesa « funzo_e »). Il ne se nourrissait que deux fois par jour. Il est significatif que l’école du Zen désigna ce Mahâkâshyapa pour successeur direct de la Loi du Bouddha et non pas, par exemple, Ananda le plus érudit parmi ses disciples.

red

Céleste apprend à coudre

“Certains disent que la tradition du kesa provient des dieux (…). Le Bouddha a prêché la Voie aux êtres célestes, non l’inverse. Quelle pitié qu’ils ne connaissent pas la vraie transmission du dharma de Bouddha.

Il y a une grande différence entre la perception des disciples du Bouddha et celle des êtres célestes. Les êtres célestes descendent sur terre pour s’enquérir du dharma auprès des disciples du Bouddha, car leur perception est bien inférieure.“

Dôgen / chapitre “Dene“ du Shôbôgenzô

_être céleste

Bokuseki *

Oh ! puisse mon habit de moine

être assez large

pour rassembler tous les êtres qui souffrent

dans ce monde mouvant

 

Ryokan / tiré de “One robe, one bowl“ / The Zen poetry of Ryokan / trad. John Stevens

 

Cri d'amour

_ bokuseki (jap) : graphisme à l’encre de Chine, chef-d’œuvre d’écriture dû à la main d’un maître ou d’un moine zen.

Eternity

« Dans ce monde un Kesa s’actualise pour toujours. La réalité d’un moment est la réalité de l’éternité. La valeur du Kesa transcende le temps et l’espace. Si nous acceptons ce Kesa, nous acceptons le symbole de Bouddha. Par ce principe, chaque Bouddha a accepté un Kesa, et de ce fait est devenu sûrement un Bouddha. »

Dogen Zen ji / Shobogenzo den e

cinq bandes

Rivières de diamant*

Celui qui peut distinguer un vrai

d’un faux kesa

est au-delà du satori.

Maître Dogen / Shobogenzo “Den e“

*les rivières de diamant sont des lignes de points servant à fixer les attaches du kesa



Bouddhéiforme

Le Kesa n’est pas rectangulaire, ni grand, ni petit, il n’est pas fait de tissu, il n’a pas de couleur, on ne peut pas le mesurer. C’est la véritable forme de Bouddha.

Maître Shuyu Narita

coudre les nuages

“ Le nuage blanc est le Kesa de mon Zazen “.

Daichi Zenji

_ Daichi Sokei (1290-1366) reçut la transmission en 1333 de Meihô Sotetsu, un disciple de Keizan.

Le kesa noir des rois des dragons

“ Quatre rois des dragons demandèrent au Bouddha Shakyamuni sa protection en lui disant : “ Nous, les dragons-marins, ne pouvons vivre paisiblement à cause du roi des oiseaux aux ailes dorées ( Konji cho ) qui nous dévore.“

Le Bouddha Shakyamuni ôta son kesa noir et leur dit : “ Donnez-le à tous les dragons“.

Les rois des dragons se demandèrent comment un seul kesa pouvait être donné à tous les nombreux dragons. Le Bouddha Shakyamuni devina leur souci et leur dit : “ Ce kesa serait inépuisable même si tous les êtres de tous les univers se le partageaient. C’est comme l’air que tout le monde respire sans jamais l’épuiser“.

Les rois des dragons prirent le kesa noir et le partagèrent avec tous les membres de leurs familles, mais le kesa resta intact. Même ceux qui en reçurent un fil furent protégés à jamais contre le roi des oiseaux aux ailes dorées.

_le Sûtra roi des dragons marins /  Kairyu Hôkyô

show-off

L’Empereur  avait offert à Dogen Zenji * un Kesa violet, honorifique. Dôgen Zenji l’avait refusé par deux fois, puis il l’a accepté, mais il n’a jamais revêtu ce Kesa. Il a composé ce poème, en cette circonstance :

“ Dans les  montagnes de la paix éternelle ( Eihei-ji )

l’ordre de l’Empereur est si lourd…

mais si je revêts ce Kesa violet,

les singes et les hérons se moqueront de moi“.

   * Le Temple Eheiji, fut fondé en 1244 par Maître Dogen (1200/ 1253), dans la province de Fukui.

la culture du Kesa

La pousse naissante de la Voie qui grandit

est comme un jeune plan vigoureux au printemps,

les fruits mûrs de l’éveil

sont comme les épis récoltés à l’automne.

_texte tiré du sutra des dix mérites du Kesa

senjô

“ senjô “ ou la teinture du kesa. La couleur du kesa ne doit pas être de couleur pure,  ni bleu, ni noir, ni jaune, ni rouge, mais d’une couleur cassée, sombre et unie.

Le kesa de Bodhidharma qui fut transmis à maître Enô était en coton bleu-noir, et celui de Fuyô-Dôkai que Tendô Nyojô remit à maître Dôgen était également de cette couleur.

ikebana “ funzo-e “

L’art de l’ikebana est une recherche de l’harmonie, de l’équilibre ; cette quête esthétique mais surtout spirituelle peut s’exercer partout, dans les endroits les plus inattendus, comme dans un parking par exemple, il suffit de voir sans a priori, ni règle.

Le terme “ funzo-e “ (utilisé dans la tradition zen de la couture du kesa pour désigner des vêtements de chiffon, de guenilles)  associé au mot “ ikebana “, semble donc bien approprié à cette  poubelle où sont mêlés dans un parfait équilibre, à la fois la nature avec la branche, les feuilles mortes et les bouteilles en plastique, objets familiers de notre civilisation.

Ici, en soulignant cette composition par le moyen de la photo, dépréciation et appréciation se rejoignent.

jûsanjôe

Le kesa “ jûsanjôe “ est le kesa à treize bandes. Dans le bouddhisme zen soto, on dénombre treize kesas, celui à 5, 7, 9, 11, 13, 15, 17, 19, 21, 23, 25 bandes, et enfin à ceux à 250 et 84000 bandes qui sont des kesas mythiques. Un moine doit en posséder trois : le 5 bandes appelé “ rakusu “, ainsi que les 7 et 9 bandes. Seuls les enseignants et les maîtres sont censés porter des kesas de plus de 9 bandes.

no limit

“ Muso fuku den e “ ( kesa du champ du bonheur illimité ), extrait du sutra du kesa, Takkesa Ge  _  visuel: Claude Lévêque, centre Pompidou 2006.

La tarte aux pommes « funzo-e »

Au pied de l’arbre, cueillir des pommes abîmées dans leur chute,

d’autres picorées par les oiseaux, ou dévorées par les abeilles, ou encore, grignotées

par les hérissons.

_ les peler, les nettoyer en gardant ce que l’on peut sauver

_ ensuite découper les morceaux en tranches fines en se concentrant sur chaque coupe

_ prendre ensuite un plat à tarte en faïence ou en métal

_ étaler la pâte sans oublier de piquer le fond avec une fourchette

_ disposer les petites tranches à sa convenance en rond ou en ligne,

en spirale même, pourquoi pas, mais avec un souci d’espaces réguliers

_ colorer le tout en nappant d’une confiture de mirabelles cueillies dans le même esprit

_ arroser de sucre cristal blanc, qui ne va pas tarder à prendre une magnifique couleur ambre

_ mettre au four ( à chaleur tournante si possible) 30/40 mn

_ déguster enfin en remerciant les arbres, en saluant les pommes sans oublier aussi …..

les mirabelles.

Kesa Kudoku

“ Rappelez-vous, en ramassant des chiffons, il peut y avoir du coton qui ressemble à de la soie, et il peut y avoir de la soie qui ressemble au coton. Les yeux de la chair ne peuvent le savoir. Quand on a obtenu ce tissu, il ne faut pas discuter si c’est de la soie ou du coton, mais l’appeler des chiffons.“

Shôbôgenzô Kesa kudoku de maître Dôgen

funzo-e

Les premiers kesa ont été cousus à partir de haillons d’où le nom « funzo-e », habit de chiffons.