clair-obscur

Dans la lumière existe l’obscurité,

mais ne la prenez pas pour de l’obscurité.

Dans l’obscurité existe la lumière,

mais ne la regardez pas comme de la lumière.

Sekito Kisen / Sandokai

 

Mei et An, la lumière et l’obscurité.

Par lumière il faut entendre le monde relatif, dualiste des mots,

le monde de la pensée, le monde visible dans lequel nous vivons.

Obscurité désigne l’absolu, où il n’y a ni valeur d’échange,

ni valeur matérialiste, ni même valeur spirituelle

­— le monde que nos mots et nos pensées ne peuvent atteindre.

Vivant dans le monde de la dualité,

nous avons sans doute une compréhension de l’absolu,

que nous assimilons peut-être à la divinité.

Mais dans le bouddhisme, nous n’avons aucune idée particulière de la divinité.

L’absolu est l’absolu parce qu’il se situe au-delà de

la pensée intellectuelle ou dualiste.

Le monde de l’absolu ne peut être nié.

Beaucoup de gens disent que le bouddhisme est athée

parce qu’il n’a aucune idée particulière de Dieu.

Nous n’ignorons pas qu’il y a un absolu

mais nous n’en parlons pas beaucoup, car nous savons

qu’il se situe au-delà des limites de notre mental.

C’est ce qu’on entend pas An, l’obscurité.

Shunryu Suzuki / Sandokai

 

éclair de lune

Lors d’un enseignement Nâgârjuna prit la forme d’une pleine lune.

A ce moment-là, son disciple Kânadeva qui était présent dit à l’assemblée :

« C’est bien là le vénérable.

En manifestant la forme de la nature de bouddha, il nous enseigne.

Comment le sais-je ?

Car la forme de la concentration informelle ressemble à la pleine lune.

Ce qui ressemble à la nature de bouddha est vaste et a l’apparence du vide. »

Une fois que l’apparence eut disparu, et qu’il soit réapparu, Nâgarjuna composa ce poème :

Le corps manifeste la forme de la pleine lune,

Il manifeste ainsi l’apparence de tous les bouddhas.

La prédication de la loi n’a pas de forme,

Il n’est ni son ni couleur à son explication.

_éclair de lune

 

tréfonds

Descends plus bas, descends seulement

Dans le monde de la solitude perpétuelle,

Un monde non pas un monde, mais cela même qui n’est pas monde,

Obscurité interne, privation,

Destitution de toute propriété

Dessiccation du monde du sentir

Évacuation du monde des images

Inopérance du monde de l’esprit ;

C’est là l’un des deux chemins, l’autre

Étant le même, non mouvement

Mais abstention de mouvement ; cependant que le monde se meut

Dans l’appétence, sur ses voies métalliques

De temps passé, de temps futur.

 

T.S. Eliot

_tréfonds

courant d’air

Entre la foi et l’incrédulité, un souffle,

entre la certitude et le doute, un souffle.

Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis,

car la vie elle-même est dans le souffle qui passe !

Omar Khayyam / poète soufi du XIIe siècle

mon moulin va trop vite

voyage voyage…

On nous a tous envoyés

Avec mission

De conquérir le désert

Pour que le Voyageur

Voilé

Derrière nous

Laisse dans la poussière

des traces

qui n’existent pas,

Il, ou nous,

Finira au ciel

Finiront au ciel

Tous —

C’est sûr —

À moins que je m’trompe

On nous aura tous eu

Et notre temps

C’est la Vie,

La Sanction, la

Mort.

La Récompense

Au vainqueur

Ira.

Le vainqueur est Pas-Soi

 

Jack Kerouac

_au-ciel

 

fautes de frappe

Devant une rose, inexplicable est notre comportement.

Épris de sa beauté, d’un geste émerveillé, nous lui ôtons la vie.

Écrire, c’est renouveler, sur soi ce geste.

Le livre ne serait que le faire-part quotidien de toutes ces morts.

 

Edmond Jabès

_Fautes de frappe

 

du jamais vu

Mieux vaut voir une chose

toujours pour la première fois

que la connaître,

Parce que connaître c’est comme

n’avoir jamais vu pour la première fois,

Et n’avoir jamais vu

pour la première fois

c’est ne savoir que par ouï-dire.

 

Fernando Pessoa

_à première vue

 

 

_ sous nos pieds

Depuis ma naissance,

Je suis un être vivant dans un domaine égaré.

Sottises et égarements sont profonds en moi,

Je ne comprends donc pas que je suis égaré.

Même si je ne parviens pas à l’Éveil,

Si la Voie existait,

Le fruit du bouddhisme serait réalisé

Tout naturellement et sur place.

 

Ikkyû

_ici

 

origine : néant

La Voie est comme un bol vide

que nul usage ne comble

Un sans-fond dont toute chose a tiré

son origine

Elle émousse tout tranchant

Elle démêle tout nœud

Elle fond toutes lumières

Elle fait un de toutes poussières

Cachée dans les profondeurs

Elle semble être à jamais

Enfant de qui, je ne sais.

 

Lao-tseu /Tao-tê-king / 4

l'origine

les ailes du désir

Dansant dans l’espace,

Ceint de nuages,

Mangeant le soleil et brandissant la lune,

Avec les étoiles pour cortège.

Buvant le feu, vêtu de l’eau,

Brandissant la masse du vent,

Respirant la terre,

Je suis le seigneur des trois mondes.

Chögyam Trungpa

 

_AILE-

 

 

 

 

 

, ph

présence-absence

On voit avant même de voir.

Lorsqu’on voit, on ne fait que revoir.

Shenxiu

 

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.

Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?

Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,

si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?

 

L’essentiel c’est qu’on sache voir,

qu’on sache voir sans se mettre à penser,

qu’on sache voir lorsqu’on voit,

sans même penser lorsque l’on voit

ni voir lorsque l’on pense.

Fernando Pessoa

 

Voir c’est être délesté du moi et du mien.

Dôgen / shôbôgenzô busshô

square

 

 

 

Lumière noire

Le sentier de la “Montagne froide“ est Sombre,

Ténébreux*, Obscur, et Opaque.

Auprès de la vallée froide

Les choses sont clairsemées et éparses.

Sans cesse les oiseaux chantent.

Il n’y a personne.

Calme, tranquille et silencieux.

Le vent souffle sur mon visage.

Désert, solitaire et effroyable.

La neige s’amoncelle sur mon corps.

Elle tombe et flotte

Dans le vent en voltigeant.

Chaque matin je ne vois pas le soleil.

Chaque année je ne sens pas le printemps.

_Han-chan** / Sentier de la “Montagne froide“

* « Ténèbre divine » d’après Pseudo-denys l’Aéropagite : « Cette Ténèbre brille de la plus éclatante lumière au sein de la plus noire obscurité.» « La Ténèbre divine est cette Lumière inaccessible où il est dit que Dieu habite. »

** ermite chinois du neuvième siècle.

 

 

J’étais dans les ténèbres et en sûreté,

Quand je sortis déguisée* par l’escalier secret**.

Oh ! l’heureux sort !

J’étais dans les ténèbres et en cachette***,

Quand ma demeure était déjà en paix****.

Saint Jean de la Croix / La montée du Carmel

* L’âme dit qu’elle était déguisée, parce que la foi qui l’a guidée dans son ascension lui a fait changer sa forme et sa manière d’être naturelle pour revêtir une forme toute divine.

**L’âme n’a alors d’autre appui que la foi pure pour aller à Dieu. Aussi cette voie s’appelle escalier secret, et en effet tous les degrés et articles de la foi que l’âme suit sont secrets et cachés aux sens et à l’entendement. Voilà pourquoi l’âme est dans les ténèbres par rapport à la lumière naturelle des sens et de l’entendement ; elle passe au-delà des limites de la nature et de la raison pour gravir ce divin escalier de la foi ; par là elle arrive et pénètre jusqu’aux profondeurs de Dieu.

*** C’est-à-dire par rapport au démon, à qui la lumière de la foi est plus funeste que les plus épaisses ténèbres.

**** C’est-à-dire quand sa partie raisonnable et spirituelle était déjà pacifiée. Lorsque l’âme, en effet, est sortie de sa demeure et est arrivée à l’union divine, c’est qu’elle tient dans la paix toutes les puissances naturelles, et sa partie spirituelle domine l’activité et l’inquiétude de ses sens.

 

_darkness

 

 

mue *

…Car nous ne sommes maîtres de rien. Ce que nous créons se sépare aussitôt de nous. Nos œuvres nous ignorent, nos enfants ne sont pas nos enfants. D’ailleurs nous ne créons rien. Rien de rien. Ses jours sont à l’homme ce que ses peaux sont au serpent. Ils luisent un temps au soleil puis se détachent de lui.

Christian Bobin / Le très-bas

 

“Les deux tiers de notre vie s’en sont déjà allés

Et nous n’avons pas encore compris qui nous étions

Nous perdons notre temps à la poursuite des désirs

Et même lorsqu’on nous appelle,

Nous refusons de faire demi-tour

Quel dommage !“

Seccho

 

À quoi comparer

Notre état en cette vie ?

Au sillage de vagues blanches

Laissé par les rames d’un bateau

Dans l’aurore.

Mansei

 

* en Japonais “rien, néant“ : Mu

_MUE

 

éclats de Voies

Selon le “Sûtra de l’estrade“ de maître Enô*, Jinshû* écrivit :

Le corps est l’arbre de l’éveil,

L’esprit est comme un miroir clair,

Qu’on s’applique continuellement à l’épousseter

Afin que les poussières ne s’accumulent.

et Enô répondit par cette stance :

L’éveil originellement n’a pas d’arbre,

Le miroir clair n’a pas plus de support.

Depuis l’origine, pas une chose n’existe,

Où y aurait-il de la place pour la poussière ?

Ces deux poèmes sont tenus dans la tradition du Zen comme représentant l’un le Zen graduel de l’école du nord, l’autre le Zen subit de l’école du sud.

L’image du miroir comme métaphore de l’esprit désengagé est typiquement chinoise. On la retrouve notamment chez Tchouang-tseu :

Sur un miroir brillant, la poussière ne se fixe pas ;

si la poussière s’y fixe, le miroir n’est plus brillant.

Quiconque vit longtemps avec un sage

ne commet pas de fautes.

 

(Traduction Liou Kia-hway in Œuvre complète de Tchouang-tseu)

_Enô (638-713) et Jinshû (605 ?-706)

 

 

éclats

BIG FISH

Pendant vingt ans, Tokujo reçut l’éducation de maître Tozan en pratiquant zazen avec lui.

Avant sa mort, Tosan lui donna le shiho*. Par la suite, Tokujo devint passeur et, pendant trente ans,

il attendit que se présente le vrai disciple.

Le poème dit :

« Il voulait pêcher un gros poisson

mais aucun poison ne nageait

dans cette eau trop pure. »

Pour faire des cannes à pêche, il coupait tous les bambous de la forêt, puis en replantait.

Un jour, un homme, du nom de Kassan, arriva près de la rivière.

Immédiatement, Tokujo comprit que cet homme était « le » gros poisson.

“D’où vient-tu ?

— Je viens de nulle part.“

Le disciple était intéressant.

“Qui donc t’a éduqué ?

—Zazen m’a éduqué. Je viens du zazen.“

Il y eut un très grand mondo*. Tokujo voulait reconnaître profondément ce nouveau disciple et,

en guise de réponse aux questions de Kassan, chaque fois Tokujo le poussait dans l’eau.

“ Tes réponses, même si elles sont exactes, ne sont pas justes, c’est comme taper sur un âne.“

Et d’un coup de pied Tokujo flanquait Kassan dans l’eau.

Dès que Kassan ouvrait la bouche pour répondre, Tokujo criait : “Je ne veux pas discuter avec toi ! “

Et plouf !… le rejetait à l’eau.

Kassan obtint un grand satori*

Taizen Deshimaru / Le bol et le bâton

*shiho : reçu par un adepte du zen ayant atteint un degré d’illumination au moins aussi élevé que son maître et que celui-ci agrée pour poursuivre son enseignement et transmettre à son tour la tradition du zen à un successeur qu’il aura jugé digne.

*mondo : séance d’enseignement avec question /réponse

_BIG FISH

 

Tombé du neuvième ciel !

La mer Pourpre au matin m’enivre ;

Je porte le soir un manteau de brumes rouges.

De l’arbre à soleils je brise une branche

Pour balayer les rayons du couchant !

 

Porté par un nuage, je voyage aux Huit Pôles :

Mille givres de jade gèlent mon visage !

Je pénètre l’infini tournoyant

Et me prosterne devant le Maître des hauteurs.

 

Il m’invite à traverser l’Ultime Blancheur,

Me verse le Nectar dans une coupe de jade.

D’une goutte surgissent dix mille ans !

Pourquoi retourner au pays ?

 

Au souffle du bon vent, sans fin je m’abandonne,

Libre tourbillon par-delà le ciel.

 

LI PO / Poème ancien / La montagne vide / Anthologie de la poésie chinoise IIIe-XIe siècle

 

_L'arbre aux poissons

 

 

en fait…

“Le monde distingue si volontiers le bien du mal

Qu’il prend le faux pour le vrai en toute chose

Pendant longtemps, j’ai regardé inconsciemment la montagne se couvrant de neige.

Mais cet hiver, j’ai compris que c’est la neige qui devient montagne“.

Dôgen / Eiheikoroku

_oiseau vert

Origine contrôlée

Comme on décore le corps

Qui n’est que matière provisoire !

Ne sait-on jamais

Qu’il en est ainsi ?

 

Nous sommes venus de l’Origine

Et retournons à l’Origine.

Ne cherchez jamais

Un endroit inutile.

 

Personne ne sait

Le moment d’une naissance.

Personne n’a d’habitat.

Lorsqu’on s’en retournera,

On redeviendra

De la terre comme auparavant.

 

Il y a plusieurs chemins

Au pied de la montagne pour l’escalader.

Mais le sommet n’est qu’un

Et nous y voyons la même lune.

 

Nous ne fixons pas d’auberge

Pour la fin de notre voyage,

Nous n’avons donc pas

De chemins où nous égarer.

 

Ikkyû

 

_chemin faisant

 

 

Home Sweet Home

Qui plus est, les subsistances sont ici abondantes et le paysage luxuriant.

Les fleurs y fusent de rire, les oiseaux y fondent en pleurs.

Les chevaux si calmes y ont longuement henni. Les bœufs si tranquilles s’en sont vite enfuis.

Les montagnes bleu-vert par-delà les cieux sont à peine visibles.

Le murmure de la source presque à portée de voix est inaudible.

Sur les pentes, des singes crient lorsque la rosée mouille la lune à minuit.

Dans les bois, des grues crient au vent qui s’enroule dans les pins de l’aube pure.

Quand le vent printanier se lève, les dragons soupirent dans les arbres morts.

A l’automne, les feuilles choient et s’éparpillent comme fleurs dans la froide forêt.

Les marches précieuses sont couvertes d’une dentelle de mousse.

Les visages ont la beauté de la brume et du brouillard.

Une fois les sons et les poussières apaisés, les nouvelles du monde sont égales.

De même dans la solitude, les desseins ne sont plus guère possibles.

Aujourd’hui m’adressant devant tous, moi le moine sauvage, je vous ai expliqué le style de notre maisonnée.

Après cela, plus la peine de discuter.

Fuyô Dôkai / Gion Shôgi

 

_les règles de la halte de Jeta

encrier d’ombre

“ Avoir de l’encre est facile, mais avoir le pinceau est difficile ;

avoir le pinceau et l’encre est encore facile, mais ce qui est difficile,

c’est de n’avoir plus trace ni du pinceau ni de l’encre.“

Dai Xi

 

“ L’absence de traces du pinceau et d’encre prend sa source dans la nature.“

Gao Bing

 

Gao Qipei avait un sceau qui portait l’inscription suivante :

“ Je ne cherche rien d’autre que l’absence de traces de pinceau et d’encre.“

 

_Traduction et commentaire du traité de Shitao par Pierre Ryckmans

calligraphie

Au cœur du mystère

Il est difficile d’écouter le son étrange que font les dragons en soupirant dans les os décrépis,

Qui peut bien entendre les chevaux de bois lorsqu’ils hennissent ?

À l’extérieur du store de bambou la nuit est claire, le vieux miroir scintille inutilement,

À l’intérieur de son palais, le roi du vide brille de mille et de mille feux.

La source est limpide, l’eau profonde, sur le bateau ballotté on espère des rames,

Et sur la place de l’éveil des anciens bouddhas, on attend l’héritier monté sur son char.

 

Tôzan / Genchûmei (“Au cœur du mystère“)

 

le roi du Vide

 

… sous les nuages de pierre

Le poète Han-Chan (jap.Kansan) composa cette stance :

Des vagues blanches sont soulevées

Dans les montagnes vertes.

Des poussières rouges

S’agitent au fond du puits.

Si quelqu’un peut voir clairement et distinctement l’Essence, il comprendra ces paroles et phrases, comme s’il voyait quelque chose dans la paume de ses mains. S’il n’est pas ainsi, qu’il ne prétende pas avoir vu l’Essence.

Hakuin / Moi, bouilloire  à portée de main

_Fresque

il y a un os

“ Pour ce qui est de la peau

Quelle différence

Entre l’homme et la femme !

Mais en ce qui concerne les os

Ils sont, tous deux,

De simples êtres humains.“

Ikkyu

 

Et pourtant, et pourtant… Même dans le bouddhisme des origines, ça n’a pas été facile pour les femmes de devenir nonnes.

Dans de nombreuses traditions, les femmes ne doivent pas partager le repas avec les hommes.

En France, le pays des “droits de l’HOMME“ et qui apparemment porte bien son nom, a attendu 1945 pour donner aux femmes le droit de vote et 1965 le droit de signer un chèque.

Dans certains pays, les femmes n’ont pas le droit de conduire, des petites filles n’ont pas droit d’aller à l’école, bloquant ainsi l’évolution de certaines nations mais pas l’esclavage.

Et même de nos jours, notamment en France, dans une entreprise, à qualification égale, une femme gagnera moins qu’un homme. Pourquoi ?

 

Et pourtant dans le zen, il est dit…

_un os

 

le mystère de la marque verte

La forme, qu’elle soit sensation, son, image,

crée une apparition dans l’esprit,

une distinction dans le vide de l’esprit,

une empreinte.

L’esprit prend forme,

la pensée naît et crée le phénomène,

Lorsque le phénomène est vu comme consistant,

il y a illusion et création d’un moi,

perturbation, souffrance.

Lorsque le phénomène est vu comme vide,

comme un rêve, non retenu par la pensée,

le phénomène passe,

il y a non-pertubation.

Lorsque le phénomène est reconnu

comme de la même substance que l’esprit,

corps de bouddha,

c’est la siccité,

il y a équanimité, sagesse, paix.

Lorsque l’illusion se dissipe,

soudain toutes les choses s’arrêtent à elles-mêmes,

on comprend que rien ne peut jamais être atteint,

qu’il n’y a ni au-delà, ni au-delà du par-delà,

que toute recherche est vaine, inutile, pernicieuse.

On ne se repose plus sur aucune chose,

on part sur des chemins,

frappant les herbes à sa guise.

 

Nan Shan / Au sud des nuages

_marque verte

au clair de la lune

Par exemple on dit que la lumière du soleil ou de la lune nous font dire que ceci est une montagne, ceci est une personne, ceci est un chien. Mais, ça n’est pas le soleil ou la lune qui font ces différences, qui exercent cette discrimination, ça n’est ni le soleil ni la lune qui désignent : ceci est une personne, ceci est un chien, ceci est une rivière, ceci est une montagne. Non, les astres donnent la lumière de toutes les choses, toutes les identités se manifestent comme un miroir qui reflète ; ce miroir ne se soucie pas des différences qui existent entre les différentes images qui se reflètent dans le miroir.

Ce samâdhi * c’est pareil, c’est juste de la lumière, il ne fait pas de différenciation. Si vous ne vous laissez pas envahir par les préoccupations de votre esprit, cette obscurité et cette confusion deviennent la lumière radieuse. C’est quelque chose comme l’éclat, comme la lumière qui est envoyée par une perle et qui revient à nouveau vers vous et vous éclaire. Cette lumière est aussi la lumière du soleil et de la lune, c’est aussi les montagnes, les rivières, les êtres humains, les chiens, etc., mais ça n’est pas le soleil ou la lune qui cherche à distinguer entre le soleil et la lune. C’est comme un miroir qui reflète ce qui apparaît devant, mais son esprit ne fait aucune discrimination. C’est de ce samâdhi dont nous parlons, de cette lumière qu’il s’agit de ne laisser ni s’obscurcir ni devenir confuse, parce qu’il n’y a pas de différenciation entre tout ce qui nous rapproche.

Dans son Zazenshin, Wanshi Zenji * a dit, au tout début de son poème : « Essence centrale de tous les bouddhas / Pivot essentiel de tous les patriarches / Ne pas toucher les choses, pourtant sentir, / Ne pas s’opposer aux circonstances, pourtant être illuminé. »

Menzan Zuihô* / Jijuyû zanmai

_Au-clair-de-lune

*Samâdhi (jap. Sanmai ou Zanmai), état de conscience non dualiste, caractérisé par l’union entre le “sujet“ et l’“objet“ de l’expérience ; seul subsiste le contenu de l’expérience. Cet état de conscience est souvent qualifié de “focalisation unique de l’esprit“.

*Wanshi Shôgaku (1091-1157)

*Menzan Zuihô (1683-1769) né à Higo (actuellement Préfecture de Kumamoto). Il est devenu moine au temple de Ryûchôin (Kumamoto). À l’âge de vingt et un ans, il se rendit à Edo (Tokyo), resta au Seishôji et pratiqua avec des maîtres éminents du zen Sôtô de l’époque, y compris Manzan Dôhaku, Sonnô Shûeki et Tokuô Ryôkô. Menzan reçut la transmission de Sonnô Shûeki.

illusion d’optique

L’aube disparue,

une vieille femme a trouvé un ancien miroir,

Elle y voit clairement son visage mais

ne distingue qu’un mirage,

Ne vous illusionnez pas une fois de plus

sur votre figure

en ne gardant que son reflet.

Tôzan /Les stances des cinq positions du suzerain et du sujet / trad.Éric Rommeluère 

traits du visage

La mécanique des humeurs

Si vous voulez comprendre le bouddhisme, il vous faut oublier toutes vos idées préconçues. Pour commencer, vous devez renoncer à l’idée de substance ou d’existence. La conception habituelle de la vie s’enracine fermement dans l’idée d’existence. Pour la plupart des gens, tout existe ; ils pensent que tout ce qu’ils voient  et que tout ce qu’ils entendent existe. Évidemment, l’oiseau que nous voyons et que nous entendons existe. Il existe, mais ce que j’entends par là n’est peut-être pas exactement ce que vous entendez. La conception bouddhiste de la vie comprend simultanément l’existence et la non-existence . L’oiseau existe et en même temps n’existe pas. Nous disons qu’une conception de la vie fondée sur l’existence seule n’est pas l’existence véritable. Si vous prenez les choses trop au sérieux, comme si elles existaient de façon substantielle ou permanente, vous n’êtes pas dans la véritable existence. La plupart des gens ne sont pas, sans doute, dans l’existence véritable.

Shunryu Suzuki

Tous les mouvements de notre sensibilité, si agréables qu’ils soient, sont toujours des interruptions d’un état dont j’ignore en quoi il consiste, mais qui est la vie la plus intime de cette sensibilité. Ce ne sont  pas seulement les soucis les plus graves qui nous distraient de nous-mêmes : les petites contrariétés viennent aussi troubler une quiétude à laquelle nous aspirons tous sans le savoir.

C’est ainsi que nous vivons presque toujours à l’extérieur de nous, et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle. Et pourtant nous tendons vers nous-mêmes comme vers un centre autour duquel nous décrivons, telles les planètes, des ellipses absurdes et lointaines.

Fernando Pessoa

_l'oiseau mécanique

Au fil du temps…

Le vêtement en lambeaux de Saint François

et la toge des anciens Grecs,

unis ensemble et teints

d’une couleur mêlée…

de brume, de pluie et de rosée.

Il a traversé tous les temps,

il est passé de main en main,

il a maintenu intacte

l’authentique félicité de la Source.

De nouveau, il est neuf, toujours renouvelé.

Lorella Ryuko / le kesa

_le kesa de l'araignée

Monde flottant

Si on le dit par une parabole,

c’est comme si une nuit d’automne pur,

À voir l’image de la lune flotter au milieu d’un courant,

De grands et de petits singes voulant la toucher,

Tombent dans l’eau en s’accrochant les un aux autres.

Qu’ils me font de la peine, les hommes des trois domaines !

On ne sait quand ils cesseront leur égarement.

Une longue nuit j’y pense mûrement.

Mes larmes coulent et je n’arrive pas à les contenir.

Ryôkan

_Le monde flottant

sanpai*

Po Lo-t’ien avait creusé un petit bassin auprès duquel il planta quelques bambous qu’il soignait avec amour. Il exprima en un poème les sentiments qu’ils lui inspiraient :

« Le bambou ! Il a l’esprit vide.

J‘en fais mon ami.

L’eau ! Elle a bien une nature pure.

J’en fais mon maître… »

_ *sanpai : saluer en se prosternant dans la tradition du zen. Ce mot vient du Japonais “san“ qui signifie trois et  de“pai“ qui signifie prosternation.

NOTE : en espérant qu’il reste sur terre, dans un futur plus ou moins proche, de l’eau pure et gratuite (?) 

_mon maître

le sens de la vie

Pour le tao, ce qui paraît être désolation est en réalité un jardin de fleurs.
Deux maîtres de la maison de Yü-men l’ont magnifiquement énoncé, l’un était Yuan-ming de Tê-shan, dont voici le commentaire sur le premier état :
“ Quand vient l’automne, les feuilles jaunes tombent.“

Et voici celui qu’il donna sur le second état :
“ Quand vient le printemps, les herbes poussent spontanément vertes.“

L’autre commentateur fut Fa-chin de Yun-men, qui compara le premier état à “ une brise parfumée qui souffle sur les fleurs et les flétrit “, et le second à “une nouvelle ondée sur des fleurs plus fraîches et plus belles.

Pour le zen,  voici le commentaire de Maître Dôgen :
“ Les fleurs fanent même si les hommes les aiment
et les herbes poussent même si les hommes ne les aiment pas.“

_clé en main

Le chant du Bolduc doré, rue des Pyrénées

« Pour tout le monde il est difficile de parvenir
Au sommet du Pic Magnificence*.
On y aperçoit seulement les nuages blancs
Qui passent et repassent.
Combien d’années ont vécu les pins
Et les thuyas vert sombre ?
Laissons-les ! Les voix des oiseaux
Se font rarement entendre auprès des pics rocheux. »

Daïto

*Pic Magnificence représente notre Substantiel libre et détaché de tous les objets.

_diapositive

le souffle coupé

Le vent fait flotter la bannière du temple. Deux moines sont là, qui discutent. L’un dit : “ C’est la bannière qui flotte “, et l’autre : “ C’est le vent qui se meut. “ Ils ne parviennent pas à se mettre d’accord.
Le sixième patriarche leur dit : “ Ce ne sont ni la bannière ni le vent qui s’agitent, mais c’est votre esprit. “
Les deux moines furent remplis de crainte.

Réflexions badines de Wou-men :

Ce qui se meut n’est ni le vent, ni la bannière, ni l’esprit. Qu’a donc le patriarche ? Si vous voyez la chose clairement, vous saurez que les deux moines ont reçu de l’or en croyant acheter du fer, et que le patriarche a fait une erreur en ne restant pas indifférent. Voici mon poème :

Le vent, la bannière, l’esprit se meuvent.
Je les traite tous trois d’une seule sentence.
Bien que le patriarche sache ouvrir la bouche, 
Il n’aperçoit pas le lapsus de sa parole.

Autre traduction du poème :

Vent ou bannière ou esprit,
Qu’on se passe des trois.
Quand vous parlez ,
Vous ne savez pas que vous dites des sottises.

Wou-men-kouan ou le “Passe sans porte“

_L'Éphémère

 

l’outre-ciel

“ Pendant des années j’ai creusé la terre,

Afin d’y découvrir le ciel bleu.

Ainsi je m’entravais toujours davantage,

Lorsqu’une nuit, je fis jaillir en l’air

Et les pierres et les tuiles !

Sans aucune difficulté j‘ai brisé l’os du vide. “

Musô

À ciel ouvert

encre rouge

La fleur du coquelicot

Tourne avec le soleil

Une danse éternelle.

Cette journée s’achève.

Au loin, une boule rouge

Disparaît.

Tetsugen Doko

_peinture-fleur

Bokuseki *

Oh ! puisse mon habit de moine

être assez large

pour rassembler tous les êtres qui souffrent

dans ce monde mouvant

 

Ryokan / tiré de “One robe, one bowl“ / The Zen poetry of Ryokan / trad. John Stevens

 

Cri d'amour

_ bokuseki (jap) : graphisme à l’encre de Chine, chef-d’œuvre d’écriture dû à la main d’un maître ou d’un moine zen.