la pêche au lamparo

 

« Depuis les temps anciens de nombreux sages

et saints ont vécu au bord de l’eau.

Quand ils sont sur l’eau, ils pêchent non seulement du poisson,

mais aussi des hommes et la voie.

Ils font encore mieux : ils s’attrapent eux-mêmes à l’hameçon.

En pêchant le pêcheur, ils sont le pêcheur pêché, pêché par la voie.

«  C’est ainsi que jadis, le moine Te-Cheng

qui avait fui le monastère du mont Yüeh et s’était réfugié

sur le fleuve attrapa le grand sage Shan-hui.

Ne pêchait-il pas à la fois le poisson, l’homme, l’eau et lui-même ?

Shan-hui en rencontrant Te-cheng devint Te-cheng

et Te-cheng en guidant Shan-hui devint Shan-hui. »

 

Dôgen / shôbôgenzô, 29, « Sûtra des montagnes et des rivières »

_pêcher la voie

_ Ça.

Le corps de chair est vide de moi.

L’existence va au gré des jours et des nuits,

sans qu’on puisse en suspendre le cours,

ne serait-ce qu’un instant.

Le visage aux joues roses, où est-il ?

On a beau chercher. Nulle trace de lui.

A la réflexion, on s’aperçoit qu’il y a tant

de choses du passé qui ne sauraient être revécues.

Comme l’éclair, le cœur nu,

sitôt apparu disparaît, sans jamais se figer.

Si le cœur pur est bel et bien vivant,

ce n’est pas à la suite d’un moi qu’on peut le trouver.

Ici même, le cœur s’ouvre sans avant ni après.

Que ce cœur s’éveille et nous rejetons

au loin les jeux du passé,

nous nous mettons à l’écoute de l’inaudible,

nous partons à la connaissance de l’inconnaissable,

sans que rien de cela ne soit notre fait.

Il en est ainsi, sachez-le,

pour la seule et unique raison que nous sommes ça.

 

Dôgen / shôbôgenzô / in-mo

_le cœur s'ouvre

 

instantané

pas perdus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sans-naissance et le sans-mort, c’est la nature entière

(qui naît et qui meurt) à chaque instant.

La nature entière, c’est la naissance, c’est la mort à chaque instant.

Ainsi l’unité de naissance et de mort peut être observé

chez « l’athlète qui étire ses membres » et

chez « celui qui, la nuit, étend le bras derrière lui, cherchant son oreiller ».

Ils déploient en pleine lumière tous les pouvoirs merveilleux.

C’est l’événement dans sa plénitude.

Entièrement happés par le moment présent, la pensée

qu’il y ait eu d’autres moments présents dans le passé ne nous atteint pas.

Et pourtant, il y en eut bel et bien, et chacun de ces moments

fut un moment où la nature entière disparut dans son apparition.

Que la nature entière ait disparu dans son apparition dans le passé

n’empêche pas que la nature entière disparaisse

dans son apparition maintenant.

C’est ainsi que chaque instant est toujours le premier.

 

Dôgen / Shôbôgenzô, zenki /fascicule vingt-deuxième         

 

Ohé, ohé, matelot !…

Il n’y a pas un seul ­­­instant,

il n’y a pas une seule chose qui soient séparés de la vie.

Il n’y a pas un seul phénomène,

il n’y a pas une seule pensée qui soient séparés de la vie.

Venir à la vie, c’est, peut-on dire, comme monter sur un bateau.

Sitôt à bord, nous hissons la voile, nous manœuvrons la barre.

Bien que ce soit nous qui le fassions avancer à l’aide de la perche,

c’est bien le bateau qui nous porte et nous transporte ;

sans le bateau nous ne sommes pas.

En montant à bord, nous faisons du bateau un bateau à part entière.

Étudiez cet instant avec application.

Cet instant est celui où le monde entier

et le bateau sont un seul et même monde.

Tout­—le ciel, l’eau, le rivage et le bateau—est un seul et même moment.

Qu’il puisse y avoir de tels moments sans le bateau,

c’est une autre histoire.

Ainsi peut-on dire que la vie, c’est la vie en nous, que nous,

c’est nous dans la vie.

L’instant de notre montée à bord est celui de l’ouverture

de la nature entièr­e—notre corps et notre cœur, notre for intérieur,

tout ce qui nous entoure, la terre immense et le grand ciel vide.

La vie, c’est nous, nous, c’est la vie, c’est du pareil au même.

Dôgen / shôbôgenzô zenki

BOOM

 

 

 

 

 

présence-absence

On voit avant même de voir.

Lorsqu’on voit, on ne fait que revoir.

Shenxiu

 

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.

Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?

Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,

si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?

 

L’essentiel c’est qu’on sache voir,

qu’on sache voir sans se mettre à penser,

qu’on sache voir lorsqu’on voit,

sans même penser lorsque l’on voit

ni voir lorsque l’on pense.

Fernando Pessoa

 

Voir c’est être délesté du moi et du mien.

Dôgen / shôbôgenzô busshô

square

 

 

 

perspective cavalière

Les êtres humains depuis toujours

ont spontanément mis en doute les multiples choses

qu’ils ne connaissaient pas.

Donc, la mise en doute de maintenant ne coïncide pas

nécessairement avec les mises en doute ultérieures.

Mettre en doute n’est rien d’autre que temps.

 

Nous nous plaçons tous en ordre de succession et

nous considérons cela comme l’univers entier.

 

Nous devons regarder chaque individu et

chaque chose de l’univers comme un [seul] temps.

Les choses ne se font pas obstacle entre elles ;

de même, le temps ne fait pas obstacle au temps.

C’est ainsi que le temps suscite l’esprit,

que l’esprit suscite le temps, simultanément.

Il en est de même pour pratique et éveil.

 

Nous tous sommes en ordre de succession

et nous le voyons.

 

C’est là notre vérité comme temps.

 

Dôgen / Shôbôgenzô _ Uji

Perspective

 

une hirondelle ne fait pas le printemps

La régénération est comme le printemps.

Le printemps a plusieurs visages.

C’est ce que l’on appelle régénération.

Sachez que la régénération s’opère sans apport extérieur.

Par exemple, la régénération du printemps invariablement

régénère le printemps.

Bien que la régénération elle-même

ne soit pas nécessairement le printemps,

parce qu’il s’agit ici de la régénération du printemps,

la régénération du printemps atteint l’éveil maintenant,

au temps du printemps.

 

Sans la régénération de ma combustion,

à ce moment précis,

aucun dharma et aucune chose ne pourraient exister,

[aucun dharma et autre chose] ne pourraient se régénérer.

Cela, vous devez l’étudier.

 

Dôgen / shôbôgenzô /uji /être-temps

_volets noirs

 

 

 

 

choses et autres

La vacuité est l’énergie qui énonce rien !

La vacuité dont nous parlons n’est pas la vacuité de l’expression les choses, ça c’est le vide*.

Les choses, ça c’est le vide ne veut pas dire que les phénomènes puissent être évidés

ou que le vide puisse se scinder pour former des maîtres zen **.

Ce que nous appelons vacuité ne peut être que la vacuité de [l’expression] la vacuité est vacuité.

Le vacuité de l’expression la vacuité est vacuité, c’est le ciel immense [dans] un éclat de pierre.

Dôgen / shôbôgenzô « busshô

 

* Les choses, ça c’est le vide est la citation célèbre du Sutra du cœur. Dôgen ne s’en satisfait pas car elle implique les dualités entre phénomènes et vide et entre existence et essence. Il lui préfère :  la vacuité est ( vide de ) de vacuité.

** Au temps de Dôgen, sakke signifiait maître zen . En japonais moderne, le nom composé des mêmes caractères, alors prononcés sakka, signifie écrivain.

 

_les choses

 

la bosse du zen

Dans le chapitre du Shôbôgenzô « Gyôji »,

Maître Dôgen parle de l’histoire du deuxième patriarche Eka.

Un être mystique lui apparaît et lui dit :

«  Si vous voulez que le fruit de vos efforts mûrisse, pourquoi vous attarder ici ?

La grande vérité n’est pas loin. Vous devez aller au sud ! »

Le jour suivant, Eka ressentit un fort mal de tête et

se rendit auprès de son maître, Maître Kozan Hojo.

Maître Kozan Hojo était sur le point de soulager la douleur

lorsqu’une voix venant du ciel dit : « Ceci (ce mal) a pour but de changer

votre cerveau, ce n’est pas une douleur ordinaire. »

Eka raconte alors à son maître sa rencontre avec l’être mystique.

Quand le maître regarda le haut du crâne du Patriarche (Eka),

des bosses avaient enflé et ressemblaient au cinq montagnes.

Maître Kozan dit : « Votre aspect est un bon présage ;

vous atteindrez certainement la réalisation.

La raison pour laquelle l’être mystique vous a dit d’aller vers le sud

doit être que le grand homme Bodhidharma du temple de Shôrinji

est destiné à devenir votre maître. »

Eka se rend à Shaolin. C’est l’hiver

(on dit qu’il arrive le neuvième jour du douzième mois).

 

_monts chauves

 

Eternity

« Dans ce monde un Kesa s’actualise pour toujours. La réalité d’un moment est la réalité de l’éternité. La valeur du Kesa transcende le temps et l’espace. Si nous acceptons ce Kesa, nous acceptons le symbole de Bouddha. Par ce principe, chaque Bouddha a accepté un Kesa, et de ce fait est devenu sûrement un Bouddha. »

Dogen Zen ji / Shobogenzo den e

cinq bandes

slow food

Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d’un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Autrement dit, si vous préparez un pauvre bouillon d’herbes sauvages, qu’il ne vous inspire aucun sentiment de dégoût ou de mépris, et si vous élaborez un riche potage crémeux, que votre cœur ne bondisse pas de joie. Où il n’y a pas attachements, comment y aurait-il l’hostilité ? Ainsi, quand vous avez affaire à une matière grossière, ne la traitez pas sans égards ; faites preuve envers elle d’autant de diligence et d’attention que si vous étiez en présence d’un objet précieux. Il est important que votre esprit ne change pas selon la qualité de l’objet. Si votre esprit dépend des choses, c’est comme si vous changiez d’attitude et de langage selon la qualité de la personne que vous rencontrez.

Eihei Dôgen

_ Le fascicule “ Instructions au cuisinier zen “, Tenzo Kyôkun, est tiré du recueil intitulé Eihei shingi ( La Règle Pure du temple Eihei-ji ) . Il a été rédigé en 1237 alors que Dôgen avait trente-sept ans.